La réalisation de l'album " Off The Wall " a été une des périodes les plus difficiles de ma vie, en dépit du succès qui a suivi. J'avais très peu d'amis en ce moment-là et je me sentais très isolé. Je me sentais tellement seul que je marchais dans le quartier où j'habitais en espérant rencontrer quelqu'un avec qui parler et devenir ami. Je voulais connaître des gens qui ne savaient pas qui j'étais. Je voulais devenir ami avec quelqu'un qui soit comme moi, qui cherche lui aussi un ami, et non pas quelqu'un qui veuille me parler parce que j'étais Michael Jackson. Je voulais rencontrer quelqu'un, n'importe qui, un môme du coin, peu importe.
La réussite entraîne la solitude. Les gens croient qu'on a de la chance, qu'on peut aller n'importe où et faire n'importe quoi, mais ce n'est pas ça. C'est la vrai chose qui manque.
J'ai appris à surmonter cette angoisse, et je suis beaucoup moins déprimé que je l'ai été.
J'avais très peu de petites amies quand j'étais à l'école. Il y en avait que je trouvais mignonnes, mais j'avais beaucoup de mal à les aborder. J'étais trop timide. Je ne sais pas pourquoi, c'était fou. Il y a une fille que j'aimais beaucoup et qui était mon amie. Je l'aimais mais je n'ai jamais pu lui dire.
Ma première petite amie fut Tatum O'Neal. On s'est rencontrés dans un club à Sunset Strip appelé " On The Rox ". On a échangé nos numéros de téléphone et on s'est appelés souvent. Je lui parlais pendant des heures ; je lui téléphonais sur la route, du studio, de chez moi. Le jour de notre premier rendez-vous, dans une boum chez Hugh Hefner, dans le manoir de Playboy, on a passé un moment super. C'est ce soir-là qu' elle m'a pris la main.
Nous étions assis à table et soudain, j'ai senti une main, douce, qui prenait la mienne. C'était Tatum. Pour d'autres, ça pourrait sembler peu de chose, mais pour moi, ça signifiait beaucoup. Elle m'avait touché. C'est ce que je ressentais. Dans le passé, les filles essayaient toujours de me toucher en tournée ; elles criaient en essayant de m'attraper, par-dessus un cordon de gardes du corps. Mais là, c'était différent : nous étions en tête à tête, et c'était super.
Ce tête-à-tête est devenu une histoire d'amour qui a duré longtemps. Nous étions très amoureux l'un de l'autre. Finalement cette relation a fini par une amitié sincère. Nous nous revoyons encore, et on peu dire qu'elle a été mon premier amour " après Diana ".
Quand j'ai su que Diana Ross se mariait, j'étais content pour elle, parce que je savais que cela la rendait heureuse. Mais j'avoue que j'ai eu beaucoup de mal à faire comme si je trouvais ça épatant, qu'elle se marie avec un homme que je ne connaissais pas. Je voulais qu'elle soit heureuse, mais je dois admettre que ça m'a fait mal et que j'ai été jaloux parce que j'ai toujours aimé Diana et je l'aimerai toujours.
Il y a eu aussi Brooke Shield. Notre amour a été très romantique, et cette histoire a été sérieuse. Il y a eu des tas de filles merveilleuses dans ma vie, des femmes dont le nom ne dirait rien aux lecteurs. Ce ne serait pas correct d'en parler, car elles n'ont pas de vie publique connue, comme les célébrités, et n'ont pas l'habitude d'avoir leur nom imprimé. Je tiens beaucoup à ma vie privée et , par conséquent, je respecte la leur.
Liza Minelli est quelqu'un que j'ai toujours beaucoup aimé comme amie. C'est ma s½ur de show-business : Ça nous sort par les pores de la peau. Quand on boit, quand on mange, quand on dort, c'est toujours par rapport au métier du chant et de la danse. On passe des moments merveilleux ensemble. Je l'aime.
Juste après avoir terminé " Off The Wall ", j'ai plongé dans l'album " Triumph " avec mes frères. Nous voulions combiner ce qu'il y avait de meilleur dans les deux albums en vue d'une grande tournée.
" Can You Feel It ? " a été le premier enregistré sur l'album et c'est le morceau le plus proche du rock que les Jackson ont jamais fait. Ce n'était pas vraiment de la musique de danse non plus. On y pensait pour la vidéo qui devait introduire notre tournée, et c'était une sorte de thème proche de " l'Odyssée 2001 ", notre propre " Ainsi parlait Zarathoustra ".
Jackie et moi pensions combiner le son du groupe avec un choeur d'enfants chantant du gospel. C'était un clin d'½il à Gamble et Huff, dans un sens, car la chanson était un hymne à l'amour, qui purifie les péchés du monde. Randy y chante comme un fou, même s'il ne chante pas dans l'octave qu'il rêvait d'atteindre. Quand il a chanté ça, avec sa façon de phraser et de respirer, j'étais en pleine vape, tellement il était bon. J'ai travaillé pendant des heures un clavier qui donnait un son de corne de brume incroyable, jusqu'à ce que j'aie le son que je cherchais. Ça durait six minutes et il n'y avait pas une seconde de trop.
" Lovely One " était la suite de " Shake Your Body Down To The Ground ", avec un son un peu plus léger, comme dans l'album " Off The Wall ". J'ai essayé de donner à Jackie une voix plus éthérée, plus moderne, dans " Your Ways " avec des claviers plus en arrière. Paulinho avait ajouté toute son artillerie de triangles et de gongs. C'est une chanson qui parle d'une fille marrante, spéciale, qui est tellement " nature " qu'il faut la prendre comme elle est, et le faire avec plaisir.
" Everybody " est plus enlevé que les autres airs de danse de " Off The Wall ", grâce à Mike McKinney qui la fait tourner en cascade. Les choeurs rappellent l'influence de " Get On The Floor ". Mais le son de Quincy est plus profond, comme si on se trouvait dans l'½il d'un cyclone. Ce son me fait penser à ce que l'on voit quand on prend les ascenseurs extérieurs en verre des grands buildings et qu'on monte irrésistiblement vers le haut, sans effort.
" Time Waits For No One " a été écrit par Jackie et Randy qui ont pensé à ma voix. Ils savaient qu'ils étaient en compétition avec les compositeurs de " Off The Wall " et ils ont fait un très bon travail.
" Give It Up " a donné l'occasion de chanter à tout le monde, et à Marlon en particulier. " Walk Right Now " et " Wondering Who " étaient plus proches du son " Destiny ", mais il y avait trop d'arrangements faits par trop de cuisiniers, et pas assez de " jus ".
Une exception : " Heartbreak Hotel ". Cette phrase est sortie de ma tête sans préméditation. La maison de disques a imprimé sur la couverture : " This Place Hotel ", à cause de l'allusion à Elvis Presley. Il a beau avoir été une figure de la musique blanche aussi bien que de la musique noire, il ne m'a pas influencé. Quand notre chanson est sortie, les gens ont cru que si je restais enfermé comme je le faisais, je risquais de mourir comme lui. Pour moi, il n'y a aucune comparaison possible entre nous, et je refuse d'entrer dans ce genre de polémique. Pourtant, je m'intéresse à la façon dont Elvis s'est détruit, parce que je n'ai pas l'intention d'en faire autant.
La Toya a apporté sa contribution en lançant le cri qui ouvre la chanson. On ne peut pas dire que ce soit un signe transcendant pour un début de carrière, je le reconnais, mais c'était son baptême de studio. Depuis, elle a fait de très bons disques et elle se débrouille très bien. Ce cri était là pour indiquer qu'on se réveillait d'un cauchemar, mais notre intention était d'annoncer le début du rêve, pour que l'auditeur se demande s'il s'agissait d'un rêve ou de la réalité. C'est l'effet qu'on a réussi à obtenir. Les trois choristes se sont bien amusées quand je leur ai demandé de faire des effets d'épouvante avant d'écouter le mixage.
" Heartbreak Hotel " était la chanson la plus ambitieuse que j'ai composée. J'avais travaillé sur de nombreux niveaux. On pouvait la danser, chanter, avoir peur, et l'écouter tout simplement. J'ai ajouté un final au violoncelle pour finir sur une note positive et rassurer les auditeurs.. A quoi ça servirait de faire peur aux gens si on ne prenait pas la peine de les ramener sains et saufs là où vous les avez embarqués. Il y avait l'idée de la vengeance dans " Heartbreak Hotel " et ce concept me fascine. C'est quelque chose que je n'arrive pas à comprendre. L'idée de faire " payer " quelqu'un pour quelque chose qu'il vous a fait ou qu'il a cru vous avoir fait, m'est complètement étrangère. Le décor m'a fait visualiser mes propres peurs et m'a aidé à les calmer. Il y a tellement de requins dans ce métier qui sont attirés par l'odeur du sang dans l'eau.
Si cette chanson et plus tard " Billie Jean " semblent placer les femmes dans une situation défavorable, il ne s'agit pas d'une opinion personnelle. Je n'ai pas besoin de le dire, j'aime l'amour physique. Cela fait partie de la vie et j'aime les femmes. Je pense seulement que lorsque le sexe est utilisé comme une force de chantage, ou de manipulation, c'est un usage répugnant du cadeau que Dieu nous a fait.
" Triumph " nous a donné le dernier sursaut d'énergie, nous avons eu envie de mettre en place un show parfait. Nous avons commencé à répéter avec notre orchestre de tournée, qui comprenait Mike McKinney, David Williams venait aussi avec nous et il était devenu un membre permanent du groupe désormais.
La tournée suivante devait être spectaculaire. Le grand magicien des effets spéciaux, Doug Henning, me faisait disparaître dans un nuage de fumée juste après la chanson " Don't stop ". C'est lui qui était le maître d'½uvre et qui contrôlait toute la régie. J'aimais beaucoup bavarder avec lui quand on répétait le spectacle. Il me donnait tous ses tuyaux, tous ses secrets, et hormis de l'argent, je ne pouvais pas lui offrir grand-chose en retour. Je suis gêné en y pensant car c'est injuste, mais je voulais que notre spectacle soit sublime et je savais que Henning lui donnerait une dimension exceptionnelle. Nous étions en compétition féroce avec des groupes comme Earth, Wind and Fire, et les Commodores, et certains pensaient que les frères Jackson tournaient depuis dix ans et qu'ils étaient terminés.
J'avais travaillé dur sur le concept de notre prochain spectacle. Je pensais au film " Rencontres du troisième type " et j'essayais de faire passer l'idée que la vie existe au-delà de l'espace et du temps. Le paon était symbole de cet épanouissement et il devait représenter l'idée d'éclat, de lumière, de triomphe.
J'étais fier du rythme, des innovations techniques et du succès de l'album " Off The Wall ", mais je dus bientôt en rabattre quand les nominations pour les Grammy furent données en 1979. Bien que " Off The Wall " ait été un des disques les plus populaires de l'année, il ne reçut qu'une récompense : celle de meilleure interprétation vocale en rythm and blues. Je me rappelle encore le moment où j'ai appris la nouvelle. Je me suis senti complètement ignoré par les gens du métier. Plus tard, j'ai appris que les gens de l'industrie du disque avaient ressenti la même chose.
J'étais déçu, mais j'ai immédiatement pensé au disque prochain. Je me suis dit : " Vous allez voir ce que vous allez voir. " Ils ne pourront pas ignorer mon disque. J'ai regardé la cérémonie à la télé et c'était bien de gagner dans ma catégorie, mais j'étais vraiment furieux d'avoir été rejeté par mes collègues. Je n'arrêtais pas de me dire : " la prochaine fois, la prochaine fois..." L'artiste est à bien des égards, ce qu'il fait. C'est difficile de séparer les deux. Je pense que je suis capable d'être tout à fait objectif sur mon travail quand je suis en train de créer, et si quelque chose ne marche pas, je le sens, mais quand je termine un album, ou une chanson, c'est que je me suis défoncé au maximum pour lui donner toute l'énergie et le talent que Dieu m'a donnés. " Off The Wall " a été bien reçu par mes fans et je crois que c'est pour cela que les remises de Grammy m'ont fait du mal. Cette expérience m'avait blessé dans l'âme. Je n'arrivais pas à penser à autre chose qu'au prochain disque et comment je le ferai. Je voulais qu'il soit génial.