J'ai auditionné pour le rôle de l'Épouvantail parce que je trouvais qu'il correspondait à mon style. J'étais trop félin pour l'Homme-en-fer-blanc, et pas assez pour le Lion, à cause de ma petite taille. Une fois le personnage choisi, j'ai mis toute mon énergie, toutes mes pensées dans la lecture et la chorégraphie de mon rôle. Lorsque le réalisateur Sydney Lumet m'appela, j'étais fier d'avoir été accepté mais j'avais peur. Le tournage d'un film était une nouveauté pour moi, et j'allais abandonner mes responsabilités envers ma musique et ma famille pendant plusieurs mois. J'avais visité New-York où le tournage devait avoir lieu, pour sentir l'atmosphère de Harlem qui imprégnait l'histoire du " Wiz ", mais je n'y avais jamais vécu. J'ai été surpris de m'habituer si vite à ce style de vie. J'étais ravi de rencontrer tout un groupe de gens dont j'avais toujours entendu parler sur l'autre côté des États-Unis, mais que je ne connaissais pas.
Le tournage du " Wiz " m'a appris beaucoup de choses à bien des niveaux. J'ai observé, et j'ai appris, en regardant.
Au cours de cette période de ma vie, je cherchais, à la fois consciemment et inconsciemment, à comprendre ce qui m'arrivait. J'étais anxieux, et je me demandais ce que j'allais faire de ma vie maintenant que j'étais adulte. Chacune de mes décisions pouvait engager tout un tas de répercussions dans ma vie future. Quand j'étais sur le plateau de tournage du " Wiz ", c'était comme une grande école pour moi. J'avais encore des problèmes d'acné à cette époque-là, et j'étais très heureux qu'on me maquille car ça ne se voyait plus. C'était un maquillage étonnant. Le mien prenait cinq heures à réaliser, six jours par semaine. Nous ne tournions pas le dimanche. Après quelques jours de pratique, la séance de maquillage ne dura que quatre heures par jour. Les autres, qui se faisaient maquiller en même temps que moi ne comprenaient pas comment j'arrivais à rester assis aussi longtemps. Ils détestaient ça, mais moi j'aimais bien qu'on me mette tous ces trucs sur la figure. Quand je me retrouvais déguisé en épouvantail, j'étais émerveillé. Je pouvais devenir quelqu'un d'autre et échapper à ma réalité, à ma personnalité. Les enfants venaient me voir, et je m'amusais tellement avec eux sur le plateau, dans mon costume.
Quand auparavant je m'étais imaginé jouer dans un film, je m'étais toujours vu habillé élégamment mais c'est au contact des techniciens, des maquilleurs, des accessoiristes et des costumiers, à New-York, que j'ai découvert les aspects de ce métier merveilleux qu'est le cinéma. J'avais toujours adoré les films de Charlie Chaplin, et on ne peut pas dire qu'il ait choisi de bien s'habiller au[[ temps du muet. Moi, je voulais donner la même impression de qualité du personnage dans ma tenue d'épouvantail. J'aimais tout dans ce costume : la tomate en guise de nez, la perruque en paille, et j'ai même gardé le pull blanc et orange et je m'en suis resservi plus tard pour une séance photo.
Dans ce film, il y avait des pas de danse très compliqués, et je n'avais aucun problème pour les apprendre. Mais cette facilité fut la cause de problèmes inattendus avec mes partenaires.
Depuis que je suis tout petit, j'ai ce don de pouvoir imiter n'importe quel danseur, rien qu'en le regardant faire ses gestes, une seule fois. Pour d'autres, il faut certainement reproduire chaque mouvement, chaque pas, l'un après l'autre, avec tout ce que cela comporte de réflexion : ma hanche part à droite et mon pied gauche, si je fais ça et puis ça, et mon cou bien droit, en arrière...mais moi je n'ai qu'à regarder et je le fais aussitôt.
Pendant les répétitions du " Wiz ", le chorégraphe nous montrait les différents mouvements, et je me rendais compte que mes partenaires, l'Homme-en-fer-blanc, le Lion et Diana Ross, me faisaient la tête. Je ne[ comprenais pas pourquoi, jusqu'au moment où Diana est venue me trouver et m'a expliqué que je la mettais mal à l'aise ? ............................
Elle me déclara alors que, même si je n'en étais pas conscient, j'apprenais les pas de danse beaucoup trop vite. C'était gênant pour elle et les autres, qui n'arrivaient pas à suivre aussi vite les indications du chorégraphe. Je reproduisais instantanément tout ce qu'il montrait sans le moindre effort, et eux avaient beaucoup de mal à apprendre ces pas. Elle me fit rire et je lui promis de dissimuler ma trop grande facilité pour ne pas embarrasser les autres.
J'ai découvert les aspects un peu pervers des acteurs qui cherchent à vous déconcerter quand vous êtes devant une caméra. Au beau milieu d'une scène dramatique, il n'était pas rare que quelqu'un me fasse des grimaces sous le nez pour me faire rire. J'ai toujours pris mon travail tellement au sérieux que ce genre d'attitude me semble méchante. C'est un manque de professionnalisme et je trouve ça impoli et injuste.
Par la suite, Marlon Brando m'a raconté que les gens lui faisaient ça tout le temps.
Mais les problèmes étaient rares sur le plateau et c'était merveilleux de travailler avec Diana de façon aussi intime. C'est une femme magnifique et bourrée de talent. Je l'aime énormément et je l'ai toujours aimée.
Je me suis bien amusé pendant cette période, mais en même temps j'ai eu des tas d'angoisses et de tensions dues au surmenage. Je me souviens que le 4 juillet, j'étais à la plage devant la maison de mon frère Jermaine, et je courais dans les vagues. Tout à coup je me suis arrêté de respirer. Plus d'air. Rien. J'essayais de ne pas paniquer. Je me demandais ce qui n'allait pas, en courant vers la maison de mon frère. Là, Jermaine m'emmena à l'hôpital. C'était fou ! Un vaisseau avait éclaté dans mes poumons, ça ne s'est jamais reproduit, même s'il m'arrive de sentir des picotements dans cette région. Mais c'est peut-être mon imagination. J'ai appris plus tard que c'était une forme de pleurésie. Mon médecin me suggéra de ralentir mon rythme de travail, mais ce n'était pas possible. La règle du jeu, dans mon cas, exige beaucoup de travail.
J'avais beaucoup aimé l'ancienne version du " Magicien d'Oz " (The Wizard of Oz), mais ce nouveau script différait du spectacle de Broadway. L'esprit était le même, toutefois il était ouvert à plus de questions, et comportait plus de réponses aussi. Dans l'histoire originale, on est en plein royaume magique pour conte de fées. Dans la nouvelle version, le décor était plus proche de la réalité d'aujourd'hui. Les enfants pouvaient reconnaître les cours d'école, les stations de métro et le quartier d'où venait Dorothée.
J'ai toujours autant de plaisir à revoir " The Wiz " et à me rappeler cette expérience. J'adore en particulier la scène où Diana demande : " De quoi ai-je peur ? Je ne sais pas en quoi je suis faite..." Parce que moi, j'ai éprouvé cette impression très souvent, même dans les meilleurs moments de ma vie. Elle parle du pouvoir de surmonter la peur et de marcher dans la vie, la tête haute. A ce moment-là, elle sait, et le public le sait aussi, qu'aucun danger ne peut l'atteindre.
Mon personnage avait beaucoup de choses à dire et à apprendre. J'étais planté là sur mon piquet, avec des corbeaux ricaneurs qui volaient autour de moi en se moquant de moi pendant que je chantais " You can't Win " (tu ne peux pas gagner). C'est l'impression que beaucoup de gens éprouvent un jour ou l'autre, et ça parle de l'humiliation et du sentiment de découragement qui nous étreint quand les gens, au lieu de vous soutenir, vous enfoncent encore plus en aggravant votre sentiment d'insécurité, votre manque de confiance en vous. Dans ce script, j'avais des tas de réponses et de citations sous forme de messages parsemés, dans la paille de ma perruque, et je tirais les réponses au hasard sans savoir comment m'en servir. La paille de ma perruque contenait toutes les réponses, mais je ne connaissais pas les questions.
La grande différence entre les deux histoires c'est que dans la version originale, c'est la bonne fée et ses amis qui donnent à Dorothée la solution à tous ses problèmes, alors que dans notre version, c'est Dorothée qui arrive à ses propres conclusions. Elle a le courage de défendre ses amis et de se battre avec Elvina, et son personnage est étonnant. Je garde en moi constamment le souvenir de la façon dont Diana a joué et dansé dans ce film. Elle a été une Dorothée parfaite.
Quand le bien triomphe du mal et que je danse avec Diana avec cette joie qu'on avait tous les deux, c'est comme si le film était une version résumée de ma propre histoire. Tout était sens dessus-dessous et j'ai montré tout ce que je savais faire depuis que j'étais tout petit. Quand mon père et mes frères ont su que j'avais obtenu le rôle, ils ont cru que ça serait trop pour moi, ce fut le contraire. " The Wiz " m'a donné de l'in[spiration et de la force. Mais que faire de ces choses et comment les canaliser et les mettre à profit par la suite ?
Pendant que je me posais cette question, j'ignorais qu'un homme voyageait sur un chemin parallèle au mien et que nos routes allaient se croiser sur le plateau du " Wiz ". Je me souviens que c'était pendant une répétition, à Brooklyn, et nous lisions nos textes à voix haute, tous ensemble. Je croyais que c'était difficile d'apprendre un texte par c½ur et de donner la réplique, mais j'ai été agréablement surpris. Tout le monde était gentil avec moi en me disant que c'était très fac[ile, et c'était vrai.
Ce jour-là, nous étions en train de faire la scène des corbeaux. Les autres acteurs n'étaient pas visibles dans cette scène parce qu'ils avaient tous leurs costumes de corbeaux. Apparemment, ils connaissaient leur texte par c½ur. J'avais bien appris le mien, mais je ne l'avais pas encore dit plus de deux fois.
Je devais, d'après le script, tirer un petit papier de ma paille d'épouvantail et le lire. C'était une citation. Le nom de l'auteur, Socrate, était écrit à la fin. Il faut dire qu'en anglais, les noms d'origine grecque sont rares et difficiles à prononcer. Et, comm[e j'avais déjà lu Socrate, mais que je n'avais jamais eu à l'occasion de prononcer son nom, je me suis planté. J'ai prononcé un " S " au lieu d'un " Z " pour " Socrate ", à la fin du mot.
Quelqu'un me so[uffla la bonne prononciation, et en levant les yeux, je reconnus vaguement cet homme, qui n'avait pas l'air d'un acteur, mais qui cependant faisait partie de l'équipe. Je me souviens qu'il avait l'air très sûr de lui, et que son visage était très sympathique.
Je lui souris, vaguement embarrassé d'avoir mal prononcé ce nom, et le remerciai de son aide. J'avais déjà vu son visage quelque part. Il me tendit la main et confirma aussitôt mes doutes.
" Quincy Jones, c'est moi qui écris la musique. "