Notre seul moment de succès tout de suite après Motown pour Epic, fut cette soirée télévisée. C'est à ce moment-là que Kenny Gamble et Leon Huff nous ont proposé des maquettes de chansons. On nous a dit qu'on enregistrait à Philadelphie dès que tous nos spectacles seraient terminés.
Celui qui avait le plus à gagner dans ce changement de maison de disques, c'était Randy, qui faisait désormais partie des Jackson 5. Motown nous avait prévenus que nous n'avions pas le droit d'utiliser notre nom de groupe, " Jackson 5 " dans un autre contrat car ils avaient l'exclusivité de notre nom, et c'était de bonne guerre, c'est pourquoi nous nous sommes appelés " The Jacksons ".
Papa avait rencontré les types de Philly pendant les négociations avec Epic. Nous avions toujours eu beaucoup de respect pour les disques que Gamble et Huff avaient réalisé tels que "Backstabbets " par les O'Jays, " If You Don't Know Me By Now " par Harold Malvin et The Blue Notes (avec Teddy Pendergross). " When Will I See You Again " par The Three Degrees, et j'en oublie bien d'autres. Ils rassurèrent papa en lui disant qu'ils nous avaient bien observés et qu'ils allaient faire très attention à bien nous servir. Papa ajouta que nous aimerions écrire une ou deux chansons pour notre prochain album, et ils promirent de nous écouter sans préjugés. On a donc rencontré toute l'équipe : Kenny, Leon avec Mc Fadden et John Whitehead. Ils nous ont montré ce qu'ils avaient déjà fait pour eux, comme " Ain't No Stoppin' Us Now " en 1979. Dextor Hanzel faisait partie de l'équipe.
Kenny Gamble et Leon Huff sont des vrais pros et j'ai beaucoup appris sur la façon dont on écrit une chanson en les regardant travailler. Rien qu'en observant Huff au piano pendant que Gamble chante, on a tout compris sur l'anatomie d'une chanson. Kenny Gamble est un maître de la mélodie. C'est en le voyant créer que j'ai compris l'importance qu'il faut attacher à la mélodie. Je restais assis des heures, comme un rapace, sans bouger, et j'observais chaque décision, j'écoutais chaque note. Ils venaient dans notre hôtel et ils jouaient assez de musique pour faire un album. C'est ainsi qu'ils nous ont présenté les chansons qu'ils avaient choisies pour notre disque, en dehors des deux nôtres. Ce fut un grand moment.
Nous avions déjà préparé des maquettes de nos chansons à la maison durant les intervalles entre nos émissions de télé, mais nous voulions attendre encore un peu. Il n'y avait pas d'urgence pour leur mettre trop de pression. Nous savions que Philly avait beaucoup à nous offrir et nous lui réservions cette surprise plus tard.
Nos deux chansons, " Blues Away " et " Style of Life " étaient des secrets bien trop difficiles à garder car nous en étions tellement fiers. " Style-life " était sorti d'une improvisation que Tito avait dirigée et qui ressemblait un peu au " groove " de " Dancing Machine ". Mais c'était plus " hard " que si Motown l'avait supervisé.
" Blues Away " est une de mes toutes premières chansons, et même si je ne la chante plus, je n'ai pas honte de la réécouter. Je n'aurais pas pu continuer ce métier si je finissais par détester mes propres disques après autant de travail. C'est une chanson légère sur le thème d'un moment de dépression qui se termine bien. J'aimais beaucoup la chanson de Jackie Wilson " Lonely Teardrops " et sa façon de rire malgré l'intolérable chagrin à l'intérieur.
Quand nous avons vu la pochette de l'album des " Jacksons ", le premier de chez Epic, nous avions l'impression d'avoir tous la même tête sur la photo. Même Tito avait l'air maigre ! Je portais encore mes cheveux Afro, alors on ne se distinguait pas vraiment des autres. Pourtant, sur scène, quand nous avons commencé à chanter nos nouvelles chansons, comme " Enjoy Yourself " et " Show You The Way To Go " les gens savaient que j'étais toujours le deuxième à gauche, à l'avant. Randy prit la place habituelle de Tito et Tito reprit la place de Jermaine. Il m'a fallu longtemps pour m'y habituer, et pourtant Tito n'y était pour rien.
Ces deux quarante-cinq tours étaient très sympas. " Enjoy Yourself " était super à danser. Il y avait une rythmique et une section de cuivres excellentes. Ce fut aussi un Numéro UN. J'ai personnellement plus de penchant pour le second titre parce que " Show You The Way To Go " montre que les gens de chez Epic ont cherché à mettre en valeur nos voix. Il y a des parties de chant sur tout le disque, et c'est le meilleur qu'on ait fait ensemble. Je suis surpris que ce titre n'est pas eu autant de succès, car j'adore les tenues de cordes et les sons de cymbales, comme des ailes d'oiseaux.
Nous avons essayé de parler de nos relations fraternelles dans une de nos chansons qui s'appelait " Living Together ", que Kenny et Leon avaient choisie en pensant à nous. En gros, cette chanson disait : " Si on est là pour durer ensemble, on a intérêt à s'aimer, à prendre du bon temps, en famille, et à en profiter avant qu'il soit trop tard..." C'était un message des Jacksons, même si ce n'était pas encore tout à fait le style Jacksons.
Gamble et Huff avaient écrit assez de chansons pour faire un autre album, mais nous savions qu'en exécutant ce que , eux, faisaient de mieux, nous perdions une partie de notre identité. Nous étions ravis de faire partie de la famille Philly, mais ça ne nous suffisait plus. Nous étions décidés à faire tout ce que nous avions voulu faire depuis si longtemps. C'est pourquoi nous nous sommes retrouvés dans notre studio Encino pour retravailler tous en famille. " Going Places ", notre deuxième album pour Epic, était différent du premier. Il y a avait davantage de chansons à message et moins de chansons pour la danse. Nous savions que le message de paix, sur une musique élaborée était la chose à faire, mais ce n'était pas encore notre vrai style.
Après tout, ce n'était pas mauvais qu'il n'y ait aucun titre pop sur " Going Places ", parce que la chanson " Different Kind Of Lady " est devenue le choix le plus évident pour les discothèques. Ce titre était placé au milieu de la face A, entre des chansons de Gamble et Huff, et la nôtre est partie comme une fusée. C'était vraiment un titre explosif, avec les cuivres qui ponctuaient chaque accent comme des points d'exclamation, exactement comme nous l'entendions. C'est le son que nous cherchions à donner quand on faisait nos maquettes avec notre vieil ami Bobby Taylor avant d'aller chez Epic. Kenny et Leon n'avaient plus qu'à mettre la touche finale. Le glaçage en chocolat sur le gâteau, mais cette fois, c'est nous qui l'avions préparé et fait cuire nous-mêmes.
Une fois que " Going Places " fut mis en place pour la vente, papa me demanda de venir avec lui pour rencontrer Ron Alexenburg. Ron nous signa un contrat chez CBS car il croyait très fort en nous. Il fallait le convaincre que nous étions prêts à prendre la direction de notre propre musique. Nous avions de quoi le prouver, et nous avons expliqué que nous voulions travailler avec Bobby Taylor. Bobby nous avait secondés toutes ces années, et nous étions sûrs qu'il ferait un super directeur artistique pour tout. Epic exigeait que nous restions avec Gamble et Huff parce qu'ils avaient fait des hits, mais notre association ne collait pas.. Nous étions peut-être les mauvais jockeys, ou bien nous étions les mauvais chevaux, parce que leurs chansons, avec nous, ne se vendaient pas, et ce n'était pas notre faute. Notre conscience morale a toujours renforcée notre attitude dans le travail.
Mr Alexenburg avait l'habitude de traiter avec des artistes, ce qui ne l'empêchait pas d'être aussi tranchant avec ses amis du business que les musiciens comme nous, peuvent l'être entre eux. Mais papa et moi étions sur la même longueur d'ondes quand il s'agissait de l'aspect business de la musique. Les gens qui font de la musique et les gens qui vendent les disques ne sont pas ennemis pour autant. Moi je mets autant de moi dans ce que je fais, qu'un musicien classique et je fais tout ce que je peux pour atteindre le plus large public possible. Les gens des compagnies de disques aiment leurs artistes, et eux aussi cherchent à atteindre un marché très vaste. Tout en mangeant le délicieux repas qu'on nous avait apporté dans le bureau de l'état-major de CBS, nous avons déclaré à Mr Alexenburg, que la maison Epic avait fait de son mieux pour nous, mais que ce n'était pas suffisant. Nous sentions que nous pouvions faire mieux, et que notre réputation valait la peine d'être mise au défi.
Après avoir quitté le gratte-ciel surnommé Black Rock, nous n'avons pas beaucoup parlé papa et moi. Chacun réfléchissait dans la voiture pendant notre retour à l'hôtel. Il n'y avait pas grand - chose à ajouter à ce qui avait été dit. Toute notre vie était orientée en vue de cette rencontre, apparemment sereine et polie. Je sais que Ron Alexenburg sourit souvent quand il pense à cette confrontation.
Quand cette entrevue au QG de CBS a eu lieu à New-York, je n'avais que dix-neuf ans. Je portais déjà un poids considérable sur mes épaules pour mon âge. Les gens de ma famille s'en remettaient de plus en plus à moi pour le business et les décisions artistiques, et j'étais très anxieux, car je ne voulais pas les induire en erreur.
Et puis j'ai eu cette occasion de faire quelque chose que j'avais voulu faire toute ma vie : jouer dans un film. Comble d'ironie, ce sont mes contacts avec Motown qui me permirent de réaliser ce rêve.
Motown avait acheté les droits pour filmer le spectacle Le Magicien d'OZ au moment où nous quittions la compagnie. " The Wiz " était une version moderne, " noire ", du film célèbre que j'avais toujours adoré. Je me souviens que quand j'étais môme, ce film passait à la télé tous les ans, et toujours un dimanche soir. Les enfants d'aujourd'hui ne peuvent pas imaginer l'importance de cet événement parce qu'ils grandissent avec la vidéocassette et la télé par câble, ce qui leur donne un choix considérable.
J'avais vu le spectacle du Magicien d'Oz à Broadway également. Je jure que j'ai vu ce spectacle au moins six ou sept fois. Par le suite, je suis devenu ami avec la star du show, Stéphanie Mills, la " Dorothée " de Broadway. Je lui ai dit alors, et je l'ai toujours cru depuis, que c'était vraiment dommage que sa performance sur scène ne soit pas immortalisée à l'écran. J'ai pleuré à chaque fois en voyant ce spectacle. Pourtant, je ne sais pas si j'aurais aimé y jouer. Moi, j'aime bien pouvoir juger ce que j'ai fait, que ce soit sur bande ou sur pellicule, pour pouvoir améliorer, perfectionner, la performance. On ne peut pas faire ça avec un spectacle en direct. Je suis toujours triste quand je pense à tous les grands acteurs qui ont donné des représentations que nous ne verrons jamais, et qui sont perdues pour toujours, simplement parce qu'elles n'ont pas été enregistrées.
Si on m'avait demandé de monter sur scène, cela aurait pu se faire à cause de Stéphanie, mais elle était tellement émouvante que je me serais mis à pleurer sous le nez du public. Motown acheta le " Wiz " pour une seule raison : donner le rôle principal à Diana Ross, et pour ma part, je pense que c'était la meilleure des motivations.
Diana était très proche de Berry Gordy et elle était fidèle à Berry, comme à Motown, mais elle ne nous oubliait pas sous prétexte qu'on avait signé avec un autre label. Nous étions toujours en contact avec elle, malgré ces changements, et elle nous avait rencontrés à Las Vegas, où elle nous donna un sacré coup de pouce quand on y travaillait. Diana devait jouer le rôle de Dorothée et elle m'encouragea à auditionner pour les rôles à pourvoir. Elle me rassura en me disant que les gens de Motown ne m'en voudraient pas d'être dans une maison de disques concurrente et qu'ils ne m'empêcheraient pas d'avoir le rôle, juste par dépit. Elle en faisait son affaire, et elle me le garantissait.
En réalité, elle n'eut pas besoin de le faire car Berry Gordy déclara qu'il serait ravi de me voir auditionner pour " The Wiz ". J'avais beaucoup de chance qu'il réagisse ainsi, car grâce à cette expérience j'ai été contaminé par le virus des acteurs. J'avais envie de tourner un film et c'était la chance de ma vie. Quand on fait un film, on capture quelque chose d'éphémère et on arrête le temps. Les gens, leur histoire, l'histoire du film devient quelque chose qui va pouvoir être reçu dans le monde entier par plusieurs générations. Faire un film est très excitant. C'est un gros travail d'équipe et c'est amusant, en même temps. J'ai très envie de m'y consacrer à l'avenir.