Dès que les disques ont commencé à marcher, nous avons connu la vie folle des tournées et des concerts. Il y a eu d'abord la grande tournée des Jackson 5 en automne 1970. Nous avions des salles énormes, comme Madison Square Garden, et le Forum de Los Angeles. Après le gros succès " Never Can Say Goodbye " en 1971, nous avons donné quarante-cinq concerts cet été-là, puis cinquante autres un peu plus tard.
Cette période a été très spéciale pour notre groupe. Nous étions très liés mes frères et moi, et nous vivions tout le temps ensemble, dans l'affection et la loyauté. Nous faisions les fous et nous faisions des farces aux gens de notre entourage. Nous n'avons jamais dépassé les bornes en jetant des télés par les fenêtres par exemple, mais il y avait pas mal d'eau et de plumes qui volaient autour de nous. Il faut dire qu'on meurt d'ennui à passer autant d'heures sur la route et quand on se retrouvait coincés dans nos chambres d'hôtels, il fallait absolument trouver quelque chose d'idiot à faire pour passer le temps. On ne pouvait pas mettre le nez dehors, à cause des hordes de filles qui attendaient. J'aimerais que nos plus grosses bêtises aient été filmées car on s'est vraiment bien amusés. On attendait que notre garde du corps, Bill Bray, soit endormi. C'était la folie dans les couloirs de l'hôtel, entre les batailles de polochons, les matches de catch, les bagarres à crème à raser. On était dingues. On lâchait des ballons et des sacs en papier pleins d'eau par les balcons de l'hôtel, et on les regardait atterrir.
Parfois, on était morts de rire. On passait des heures au téléphone à commander des menus extravagants et à les faire porter dans la chambre des autres voyageurs. Gare au malheureux visiteurs qui s'aventurait dans notre chambre ! Il avait quatre-vingt-dix chances sur cent de recevoir un seau d'eau sur la tête.
Quand on arrivait dans une nouvelle ville, on essayait de voir tout ce qui en valait la peine. Nous voyagions avec une femme merveilleuse qui nous servait de professeur. Elle nous a beaucoup appris, et c'est elle qui m'a donné le goût de la lecture et de la littérature, qui me nourrit aujourd'hui. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main.
Les nouvelles villes...c'était pour nous l'occasion d'acheter des choses dans les magasins. Nous adorions ça. C'était notre récréation favorite. Malheureusement, avec notre célébrité fulgurante, ces moments de plaisir se transformèrent très vite en combat au corps à corps. C'était vraiment terrifiant de se faire littéralement happer par des hordes de filles hystériques.
À peine avions-nous mis les pieds dans un magasin que tout le monde était au courant et nos fans arrivaient par essaims et détruisaient l'endroit en un temps record. Comptoirs renversés, verre brisé, caisses enregistreuses balayées... Tout ça parce qu'on avait envie de regarder des vêtements. C'était plus que ce que nous pouvions supporter. Quand on a pas vécu ce genre de scène, on ne se rend pas compte de la terreur que cela peut produire.
Ces filles étaient " sérieuses ". Elles le sont encore. Par amour, elles peuvent faire très mal. Leur intention est bonne, mais elles ne se rendent pas compte que ça fait mal d'être agressé. Ça commence bien, mais ça peut finir mal. Des milliers de main qui essaient de vous attraper, certaines par les poignets vous arrachent votre montre, vous tirent les cheveux, et c'est extrêmement douloureux. Vous tombez sur les objets qu'elles ont détruits et les écorchures sont insupportables. J'ai encore des cicatrices, et je peux dire dans quelles villes je les ai eues. J'ai donc dû apprendre à courir à travers des meutes de filles, à la sortie des hôtels, des théâtres, des aéroports. Il faut toujours se protéger les yeux parce que les filles oublient qu'elles ont des ongles au cours de ces confrontations émotionnelles. J'aime les fans pour leur enthousiasme, mais je suis terrifié par la foule quand elle " veut " quelqu'un.
C'est en Angleterre que j'ai assisté à la scène de foule la plus terrifiante. Nous étions en avion au-dessus de l'Atlantique quand le pilote annonça qu'on venait de lui dire que dix mille jeunes nous attendaient à l'aéroport d'Heathrow. On n'arrivait pas à le croire. C'était excitant, dans un sens, mais en même temps, si on avait pu rebrousser chemin, on l'aurait fait. On savait que ça allait être dur, mais comme il y avait pas assez de carburant pour retourner, on a dû atterrir. L'aéroport avait été littéralement pris d'assaut. C'était ahurissant et on se demande encore, mes frères et moi, comment on a pu en sortir vivants.
Je ne voudrais pour rien au monde oublier le souvenir de cette période de fraternité totale. J'aimerais revivre ces journées. Nous étions comme les sept nains : chacun de nous avait sa personnalité. Jackie était l'athlète et le plus anxieux. Tito était à la fois fort et compatissant. Il adorait les voitures et il en cassait pas mal. Jermaine est celui qui était le plus proche de moi. Il était drôle et facile à vivre, et il n'arrêtait pas de faire des farces. C'est Jermaine qui plaçait les seaux d'eau sur les portes des chambres d'hôtel. Marlon est le plus têtu et le plus déterminé de nous tous. Lui aussi, c'était un sacré farceur. Quand il était petit, il se faisait toujours gronder parce qu'il ratait pas une occasion de se planter ou de faire ce qu'il ne fallait pas. Il a bien changé. C'est cette formidable amitié entre nous qui m'a soutenu pendant ces journées de tournées exténuantes. Tout le monde s'entraidait. Jackie et Tito nous empêchaient d'aller trop loin dans les plaisanteries. Mais ils avaient bien du mal à contrôler Jermaine et Marlon quand ceux-ci déclaraient : " On va faire les fous. "
Tout cela me manque. Au début, on était tout le temps ensemble. On allait dans les parcs d'attractions, on montait à cheval, on allait au cinéma. On faisait tout ensemble. Dès que quelqu'un disait : " Moi, je vais à la piscine ", tout le monde s'écriait : " Moi aussi. "
Nous nous sommes séparés petit à petit, quand mes frères se sont mariés, l'un après l'autre. Le changement s'est produit quand chacun s'est rapproché de sa femme et que l'unité familiale s'est créée pour chaque couple. Une partie de moi aurait aimé rester comme nous étions, frères et meilleurs amis à la fois, mais les changements sont inévitables et apportent du bon d'une manière ou d'une autre. Nous aimons toujours être ensemble et nous passons toujours des moments supers quand nous nous retrouvons. Mais cette période idyllique de vie libre est passée.
Quand nous étions en tournée avec les "Jackson 5, je partageais toujours la chambre de Jermaine. Nous aimions les mêmes choses. Comme Jermaine était aussi le plus coureur de tous, on a eu du bon temps avec les filles.
Je pense que c'est à cause de ça que mon père décida de nous avoir à l'½il plus que les autres. Généralement il prenait une chambre juste à côté de la nôtre, pour entrer à l'improviste et voir ce que nous étions en train de faire. J'ai toujours haï ce genre de chose, non seulement parce qu'il contrôlait notre vie privée, mais aussi parce qu'il se permettait des plaisanteries douteuses. Quand on était en train de dormir épuisés après un spectacle, il débarquait avec des filles dans notre chambre et ils nous regardaient dormir en rigolant jusqu'à ce qu'on se réveille.
Pour moi le show-business et ma carrière représentaient toute ma vie, au cours de ces années d'adolescence et mon plus gros problème n'était pas ce qui se passait dans les studios ou sur une scène, c'était mon image dans le miroir. Mon identité en tant que personne était liée à mon identité en tant que vedette.
Mon physique a commencé à changer vers l'âge de quatorze ans. J'ai commencé à grandir. Les gens qui ne me connaissaient pas, avant de me rencontrer, s'attendaient à trouver un mignon petit Michael Jackson quand ils entraient dans une pièce et ils passaient à côté de moi sans me voir. Je disais : " C'est moi, Michael. "
Ils me regardaient d'un drôle d'air. Michael était un petit garçon adorable. Moi j'étais devenu une grande asperge dégingandée. Je n'étais pas ce qu'ils attendaient ou ce qu'ils voulaient voir. L'adolescence est déjà une période difficile, alors quand on est déjà inquiet et que les gens réagissent mal à votre changement de physique, c'est bien plus grave. Ils ne comprenaient pas que moi je puisse être comme les autres et passer par les mêmes transformations.
C'était très dur. On avait toujours dit que j'étais " mignon ", mais avec la croissance, j'ai commencé à avoir de l'acné.
Quand je me suis vu la première fois dans ma glace avec d'horribles boutons sur toutes les pores de la peau, j'ai dit : " OH NON ! "
Plus j'étais complexé à cause de ça et plus j'en avais. Je ne le savais pas encore à ce moment-là, mais les plats cuisinés et la graisse n'arrangeaient rien.
J'avais tellement honte de mon visage que j'avais beaucoup de mal à faire des rencontres. J'avais l'impression que plus je me regardais dans la glace, plus j'avais des boutons. J'en étais profondément déprimé et je sais à quel point ce problème peut miner une personne. J'étais très perturbé par mon aspect physique. Je n'arrivais pas à regarder les gens en face quand ils me parlaient. Je fuyais leurs regards. J'avais l'impression que je ne pouvais être fier de rien et je ne pouvais même plus sortir. Je ne faisais plus rien.
Mon frère Marlon était aussi couvert d'acné, mais il s'en fichait éperdument. C'est quand même surprenant que deux frères réagissent d'une façon aussi différente.
Bien sûr, je pouvais au moins être fier de nos succès, et quand j'étais sur scène je n'avais plus aucun souci. Mais quand je quittais la scène le miroir était de nouveau là.
Finalement, les choses se sont arrangées. J'ai mieux supporté ma condition. J'ai appris à changer ma façon de penser et à mieux me supporter. Le plus important, j'ai changé la manière de me nourrir. C'était la solution.
À l'automne de 1971, j'ai enregistré mon premier album solo : " Got To Be There. " C'était merveilleux de travailler sur ce disque. Il est devenu un de mes préférés. C'était l'idée de Berry Gordy que je fasse ce disque seul et je suis devenu un des premiers d'un groupe de Motown à sortir du lot. Je me suis aperçu par la suite qu'une fois de plus, il avait eu raison.
Il y a eu un petit conflit à cette époque-là, typique, lorsqu'on est un jeune chanteur. Les gens pensent qu'on a des idées farfelues, parce qu'on est jeune. Nous étions en tournée en 1972, l'année de " Got To Be There " qui fut un hit. Un soir, je dis au road-manager : " Avant de chanter cette chanson, j'aimerais quitter la scène une seconde pour mettre le petit chapeau avec lequel je suis en photo sur la pochette du disque. Si le public me voit porter ça, il va adorer. "
Il a pensé que c'était l'idée la plus ridicule qu'il ait jamais entendue. Mon idée était stupide et ils n'allaient pas me laisser faire une chose pareille. Peu de temps après cet incident, Denis Osmond a commencé à porter un chapeau semblable au mien et tout le monde a trouvé ça irrésistible. Je savais que mon instinct était bon. J'étais sûr que ça marcherait. J'avais vu Marvin Gaye en porter un quand il chantait " Let's Get It On " et les gens adoraient ça. Ils savaient ce qui allait suivre quand Marvin mettait ce chapeau. C'était un supplément d'excitation qui donnait au public l'impression de participer davantage à l'atmosphère du concert.
J'étais un fan des dessins animés quand le film d'animation sur les " Jackson Five " est passé tous les samedis matin, en 1971, à la télévision. Diana Ross avait renforcé mon goût pour l'animation en m'apprenant à dessiner, mais le fait de devenir le personnage d'une série de dessins animés me poussa encore davantage à satisfaire ma curiosité des films créés par Walt Disney. Je suis confondu d'admiration devant M. Walt Disney et ce qu'il a accompli avec tous les artistes et ses créateurs de talent.
Quand je pense à la joie que sa société a procurée à des millions d'enfants et d'adultes dans le monde entier, je n'en reviens pas.
J'ai aimé être un personnage de dessins animés. C'était super de se lever le samedi matin et de regarder nos personnages animés sur le petit écran. C'était comme un rêve devenu réalité. J'ai chanté la chanson du générique du film " Ben " en 1972 et j'ai commencé à m'intéresser au film à cette période.
" Ben " a été très important pour moi. C'était terriblement excitant d'aller au studio pour mettre ma voix sur le film. J'ai adoré ça. Plus tard, quand le film est sorti, j'allais souvent le voir au cinéma et j'attendais le générique du film pour voir mon nom : " Ben, chanté par Michael Jackson. " Ça m'impressionnait beaucoup. J'aimais la chanson et j'aimais l'histoire. Ça ressemblait un peu à " E.T. " C'était l'histoire d'une amitié entre un garçon qui mourait d'une maladie et dont le seul compagnon était Ben, le chef d'une bande de rats, dans la ville où ils habitaient. Beaucoup de gens ont trouvé ce film étrange, mais pas moi. La chanson est devenue numéro un, et c'est encore une de mes préférées. J'ai toujours aimé les animaux et j'adore lire des livres sur eux et voir des documentaires sur la vie des bêtes.
