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*4eme partie*

*4eme partie*


Dans ma ville, à Gary, la musique avait un rôle important. Il y avait déjà des stations de radio locales et plusieurs night-clubs. Quand papa avait dirigé nos répétitions du samedi après-midi, il allait voir les spectacles du coin, ou ceux de Chicago. Il voulait se tenir au courant de tout ce qui se faisait pour pouvoir nous aider. Quand il rentrait, il nous racontait en détail ce qu'il avait vu et entendu. On était au courant des dernières nouveautés en matière de musique et de show-business.






Même notre façon de nous habiller, sur scène, était marquée par ce qui se faisait de mieux dans les grands shows de stars. Le dimanche, après la messe, il m'attrapait au vol pour me parler de ce qu'il avait vu la nuit précédente. Il me jurait que si je voulais m'en donner la peine, je pourrais danser sur une jambe comme James Brown. Et c'était reparti !....Retour express au monde du show-business après la messe. Quand j'avais six ans, on a commencé à collectionner les trophées avec notre groupe. Notre place, sur scène, était immuable ; moi j'étais le second à partir de la gauche, face au public ; Jermaine était à côté de moi, et Jackie à ma droite. Tito était à l'extrême droite avec sa guitare, juste à côté de Marlon. Jackie, beaucoup plus grand que nous, était placé derrière Marlon et moi. On a gardé cette disposition, d'un concours à l'autre, et ça a très bien marché. Pendant que les autres groupes se bagarraient et laissaient tomber la compétition, nous devenions de plus en plus forts et expérimentés. Comme les gens de Gary nous voyaient très souvent dans les concours, ils nous connaissaient bien, aussi nous devions essayer de les surprendre à chaque fois. On ne voulait pas qu'ils se lassent de voir toujours la même chose, et nous changions très souvent notre numéro. Ça nous permettait d'évoluer, et d'aller plus loin.

Gagner un concours d'amateurs sur la base d'un passage de deux chansons est une épreuve qui demande autant d'énergie qu'un concert d'une heure et demie. En effet, il n'y a pas de place pour la moindre erreur, et la concentration nécessaire pour interpréter une ou deux chansons dépasse de loin celle qu'on a quand on peut s'offrir le luxe d'en chanter douze ou quinze au cours d'une représentation. Nous avons fait notre éducation professionnelle grâce à ces concours d'amateurs. Parfois on parcourait des centaines de kilomètres pour interpréter une ou deux chansons, en espérant que le public ne serait pas contre nous, sous prétexte qu'on venait d'ailleurs. Nous devions rivaliser avec des gens de tous âges et de tous genres, que ce soit des comiques, des duos de fantaisistes, ou des chanteurs et des danseurs comme nous. Il fallait qu'on puisse accrocher le public et le conquérir jusqu'au bout. Aucun détail n'était laissé au hasard. Papa veillait à ce que tout soit parfait, les vêtements, les chaussures, les cheveux, etc. On avait vraiment l'air complètement professionnels. Après toute cette mise en place, si nous chantions les chansons comme nous les avions répétées, les victoires tombaient automatiquement. Ça se produisait immanquablement, même lorsque nous jouions à Wallace High, dans la partie de la ville qui avait ses artistes locaux. Bien entendu, ces gens-là avaient leur fans et leur supporters et ça n'était pas facile d'ébranler leur loyauté. Mais quand le présentateur levait notre main pour déclencher les ovations du public, enregistrées sur l'applaudimètre, on tenait à leur montrer que nous avions fait mieux que les autres.

En tant que musiciens, Jermaine, Tito et nous tous étions contraints de faire des efforts constants. Notre manager nous rappelait sans arrêt que James Brown taxait ses musiciens d'amendes sévères chaque fois qu'ils rataient une attaque, ou qu'ils faisaient une fausse note pendant le spectacle. En tant que chanteur soliste, je ne pouvais pas me permettre le moindre " pain ". Je me rappelle avoir joué sur scène un soir, après avoir eu de la température toute la journée. Dans ces moments-là, c'était très dur de se concentrer, mais nous étions soumis à une telle discipline de travail, mes frères et moi, que je suis sûr que j'aurais pu donner mon spectacle pendant mon sommeil. C'est dans cette période qu'il m'était interdit de regarder le présentateur ou de chercher dans le public le regard d'une personne connue, car cela aurait pu me distraire. On chantait ce que les gens écoutaient à la radio, ou des classiques que mon père sélectionnait. Si on se plantait quelque part, ça s'entendait aussitôt, car les fans les connaissaient par c½ur. Quand on apportait le moindre changement aux arrangements, il fallait être sûr que ça sonnerait mieux que la version originale.



On a gagné le concours de la ville, quand j'avais huit ans, avec notre version d'une chanson des Temptations qui s'appelait " My Girl ". Le spectacle avait lieu tout près de chez nous, à Roosevelt High. Les gens sont restés collés à leur siège en l'entendant. Jermaine jouait de la basse comme un fou, et Tito était magnifique à la guitare, sans parler de nos chorus à cinq voix et de mon duo avec Jermaine, tandis que Marlon et Jackie faisaient tourner la chanson comme des pros. Quand on s'est tous passé le trophée de main en main, c'était du délire. Pendant notre trajet de retour, on l'a posé sur le siège avant de la voiture, comme un bébé. Papa nous complimentait :

" Quand vous vous donnez à fond comme vous l'avez fait ce soir, ils ne peuvent pas NE PAS vous donner le prix. "

Nous étions maintenant les champions de Gary. Notre prochaine cible était Chicago, car c'était la région qui offrait le plus de chances de travail, et là aussi que la réputation se jouait dans le business, à des kilomètres à la ronde. Nous avons donc planifié minutieusement notre stratégie. Le groupe de mon père faisait dans le style de Muddy Waters et de Howlin'Wolf, mais il était assez intelligent pour se rendre compte que ce qui nous plaisait davantage à nous les enfants, c'était des rythmes plus enlevés, et des sons plus nets. On a eu de la chance parce que beaucoup de gens de son âge n'étaient pas aussi branchés que lui sur les nouveautés. En même temps, on connaissait des musiciens qui pensaient que le son des années 60 n'était pas pour eux. Papa n'était pas comme ça. Il savait reconnaître le talent d'un chanteur. Il écoutait avec autant d'attention que nous Smokey Robinson, des Miracles, quand il chantait une de ses chansons comme " Tracks of my tears " ou " Ooo Baby, Baby ".

A Chicago, les années 60 étaient une grande époque pour la musique. De grands chanteurs comme The Impressions, avec Curtis Mayfield, Jerry Butler, Major Lance et Tyrone Davis y jouaient sans arrêt, dans les même endroits où nous passions. Mon père s'occupait de nous à plein temps à ce moment-là et ne travaillait plus qu'à mi-temps dans son usine. Maman était un peu sceptique, non pas sur nos capacités, mais parce que mon père était la seule personne qui passait la majorité de son temps à essayer de faire entrer ses enfants dans le monde du show-business. Quand papa décida de nous faire engager dans une boîte de nuit, à Gary, au Lucky's, elle était encore plus inquiète. Comme nous passions tous nos week-ends sur les routes à décrocher des prix dans les concours d'amateurs et que cela nous coûtait très cher, le contrat au Lucky's rendait la chose possible. Maman était étonnée de voir l'intérêt que nous suscitions. Elle aimait bien nous voir gagner, mais elle s'inquiétait pour nous. Surtout pour moi, à cause de mon âge. " C'est pas une vie pour un gamin de neuf ans ", répétait-elle en fixant mon père obstinément.

Je ne sais pas ce que mes frères et moi espérions, mais le public des boîtes de nuit n'était pas le même que celui de Roosevelt High . Nous jouions au milieu de médiocres fantaisistes, d'organistes de cocktail et de strip-teaseuses. Avec mon éducation de Témoins de Jéhovah, j'allais fréquenter des gens décadents et apprendre des choses qu'il aurait mieux valu que je connaisse le plus tard possible. Elle n'avait pas besoin de s'inquiéter : j'avais neuf ans mais un seul coup d'½il à certaines strip-teaseuses ne risquait certainement pas de me pervertir. D'ailleurs, c'était une vie épouvantable, et de voir cela de près nous détermina à fuir ces endroits aussi vite et aussi loin que possible.

En travaillant au Lucky's, nous avions pour la première fois un contrat pour cinq sets chaque soir, six jours par semaine. Il s'agissait d'un vrai show. Et si papa nous trouvait encore un engagement pour notre journée libre, il ne s'en privait pas. On travaillait dur, mais les clients des bars que nous animions étaient gentils avec nous. Ils aimaient James Brown autant que nous. On était comme un cadeau en plus de leur consommation. On plaisantait et on faisait même des gags avec eux. Je me souviens en particulier quand nous chantions " Skinny legs and all " de Joe Tex, je me faufilais dans le public, je rampais sous les tables et je relevais les jupes des filles pour regarder en dessous. Les gens me lançaient de l'argent, et quand je commençais à danser, je jonglais avec les pièces et les dollars avant de les mettre dans la poche de ma veste.

Quand j'ai commencé à jouer dans les clubs, je n'avais pas vraiment le trac, à cause de tous les spectacles d'amateurs que nous avions déjà faits. J'étais déjà prêt à me lancer pour de bon, et ne faire que cela, chanter, danser, tout en m'amusant.

On s'est produit dans plusieurs clubs de strip-teaseuses. Je me souviens d'un endroit à Chicago où je restais dans les coulisses pour regarder une fille qui s'appelait Marie-Rose. Je devais avoir neuf ou dix ans. La fille enlevait tous ses vêtements, y compris son slip, et elle les lançait au public. Les hommes les ramassaient, les reniflaient et se mettaient à crier. Mes frères et moi, on ingurgitait toutes ces images, et mon père faisait comme si de rien n'était. On en a vu de toutes les couleurs pendant cette période. Dans une boîte, je me souviens qu'il y avait un trou entre la cloison de la loge des musicien et les toilettes. On pouvait mater à travers une fente et je dois avouer que j'ai vu des trucs inoubliables. Les types dans ce milieu sont tellement allumés qu'ils passent leur temps à percer des trous dans les toilettes des femmes. Et nous, on ne valait pas plus cher parce que c'était à qui aurait le droit de regarder par le trou, entre mes frères et moi, et on se bagarrait tout le temps :

" Allez, pousse-toi de là, c'est à MON tour ! "

Plus tard, quand on était au théâtre Apollo à New-York, j'ai vu quelque chose qui m'a vraiment marqué parce j'ignorais que de telles choses puissent exister. J'avais vu pas mal de numéros de strip-tease, mais ce soir-là, il y avait une fille absolument magnifique avec des cils incroyables et des cheveux longs qui faisait son numéro. Elle était vraiment douée. Tout à coup, à la fin, elle enleva sa perruque, sortit deux grosses oranges de son soutien-gorge, et nous révéla un visage de garçon sous le maquillage. Ça m'a sidéré. Je n'étais qu'un môme, et je tombais des nues. En regardant le public, je vis qu'ils étaient emballés par ce spectacle et qu'ils applaudissaient à tout rompre. Moi, j'étais un gamin caché dans les coulisses et je regardais ces trucs dingues. J'étais stupéfait.

Oui, j'ai vraiment reçu une drôle d'éducation. Pas comme les autres. C'est peut-être ça qui m'a libéré et m'a permis de me concentrer sur d'autres aspects de ma vie quand je suis devenu adulte.


# Posté le vendredi 01 février 2008 13:46

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