Quand j'ai commencé à travailler avec mes frères, on nous appelait les Jackson. Puis, on est devenus les Jacksons Five. Plus tard encore, après avoir quitté Motown, nous sommes redevenus les Jackson.
Chaque disque que le groupe ou moi avons enregistré a été dédié à ma mère, Katherine Jackson. Nous avons très vite pris notre carrière en main et nous sommes devenus producteurs de notre propre musique. Je me souviens quand ma mère me tenait dans ses bras en chantant : " You are my sunshine " et " Cotton field ". Elle chantait souvent pour nous. Même si elle a vécu en Indiana pendant un certain temps, ma mère a été élevée en Alabama, et les Noirs, dans cette région, entendent autant de country et de musique western à la radio que de gospels à l'église.
Elle aimait aussi Willie Nelson. Elle a toujours eu une voix magnifique. Je suppose que mon talent de chanteur vient d'elle, et de Dieu, bien attendu.
Maman savait jouer de la clarinette, et du piano, qu'elle a enseigné à ma s½ur Maureen, surnommée Rebbie. Ma mère a su très jeune qu'elle ne pourrait jamais jouer de la musique qu'elle aimait sur une scène, non pas parce qu'elle n'était pas douée, mais parce qu'elle avait eu la polio étant enfant. Elle avait surmonté sa maladie, mais elle boitait irrémédiablement. Elle n'avait pas pu aller à l'école aussi longtemps que les autres, mais elle s'estimait heureuse d'avoir survécu à une époque où beaucoup d'enfants en mouraient.
Pour elle, le vaccin que nous devions prendre, sur un morceau de sucre, était une chose sacrée. Elle nous avait même fait manquer un spectacle, un dimanche après-midi, pour aller à la vaccination. C'est dire à quel point c'était important dans notre famille.
Ma mère ne considérait pas la polio comme une malédiction, dans son cas, mais comme une épreuve que Dieu lui avait envoyée pour qu'elle s'élève au-dessus de sa souffrance, et elle m'a donné cet amour de LUI que j'aurai toujours. Elle m'a appris que mon don pour le chant et la danse était l'½uvre de Dieu au même titre qu'un orage ou un beau coucher de soleil. Malgré les heures interminables que nous passions à répéter et à voyager, ma mère trouvait toujours le moyen de nous emmener au lieu de réunion des Témoins de Jéhovah, généralement avec Rebbie et LaToya.
Plus tard, alors que nous avions déjà quitté Gary, je me souviens qu'on a joué dans le " Ed Sullivan Show ", qui faisait passer en direct, le dimanche soir, des artistes comme les Beatles, Elvis, Sly and the Family Stone. Toute l'Amérique regardait ce programme. Après le spectacle, M. Sullivan complimenta et remercia chacun de nous : mais je pensais à ce qu'il m'avait dit " avant " le show. Je m'étais trouvé nez à nez avec lui et il m'avait serré la main en disant :
" N'oublie jamais d'où vient ton talent. C'est un don de Dieu. "
On était en 1970, une année où les plus grands du rock détruisaient leur vie avec la drogue et l'alcool. Les anciens du show-business n'étaient pas préparés à voir les jeunes mourir aussi vite. Certains disaient que je leur faisais penser à Frankie Lymon, un jeune chanteur des années 50 qui avait perdu sa femme de cette manière. C'est peut-être à cause de ça qu'Ed Sullivan avait voulu me mettre en garde.
Je lui était reconnaissant de sa gentillesse, mais j'aurais pu lui dire que ma mère me répétait toujours la même chose. Je n'avais jamais eu la polio, fantasme terrifiant pour un danseur, mais je savais que Dieu m'avait éprouvé, avec mes frères et soeurs, de façon différente : une famille nombreuse, dans une maison minuscule, avec très peu d'argent, à peine de quoi joindre les deux bouts, sans parler de la jalousie des gosses du quartier, qui jetaient des pierres dans nos fenêtres quand nous répétions, et qui disaient qu'on y arriveraient jamais. Quand je pense à ma mère, au début de nos années difficiles, je peux vous dire qu'il y a des récompenses qui dépassent de loin l'argent, les acclamations du public et les disques de platine. ............................
Ma mère était extraordinaire. Si elle s'apercevait que l'un de nous s'intéressait à quelque chose, elle encourageait cet intérêt de toutes les manières possibles. Si je lui parlais de stars de cinéma, elle revenait aussitôt avec une foule de bouquins sur ces vedettes. Et elle traitait chacun de ses neuf enfants comme s'il était unique. On peut tous témoigner de son courage et de sa capacité de travail incroyable. C'est vrai, chacun est persuadé que sa mère est la meilleure, mais nous, les Jacksons, nous continuons à le penser. Quand je songe à la tendresse, à la gentillesse, à la chaleur de ma mère, je n'arrive pas à imaginer ce que grandir sans l'amour d'une mère. Ce que je sais, c'est que lorsqu'un enfant n'a pas reçu cet amour, il éprouve toujours le besoin de s'accrocher à quelqu'un d'autre, un grand-parent, n'importe qui. Avec ma mère, nous n'avions pas besoin d'aller chercher ailleurs. Les leçons qu'elle nous a apprises sont inestimables. Tout d'abord, elle nous a enseigné la gentillesse, l'amour et le respect des autres. Ne jamais faire de peine, ne pas mendier, ne parasiter personne. C'était la loi à la maison. Elle voulait toujours que nous donnions, mais nous ne devions rien demander à qui que ce soit. Elle est comme ça.
Je me souviens d'une anecdote qui illustre le caractère de ma mère. Un jour, à Gary, quand j'étais petit, un homme est venu frapper à la porte très tôt le matin. Il saignait abondamment et on pouvait voir des traces de sang dans la rue. Mais ma mère le laissa entrer immédiatement. N'importe qui aurait eu peur de lui, mais elle n'était pas comme les autres. Je me dis parfois qu'on devrait tous lui ressembler.
Je me souviens de mon père, quand il revenait de l'usine avec un grand sac en papier bourré de beignets gras et poudrés pour tout le monde. On se précipitait sur les beignets et ils disparaissaient en un clin d'½il. Il nous emmenait aussi sur les manèges dans le parc, mais ces images sont floues dans ma tête. ..........................
Mon père a toujours été un mystère pour moi et il le sait. Je regrette vraiment de ne pouvoir me rapprocher de lui. Au cours des années, il s'est fabriqué une espèce de coquille, et en dehors des sujets de conversation liés au travail de notre entreprise familiale, il a du mal à nous parler d'autre chose. Même aujourd'hui, c'est difficile d'effleurer le sujet des rapports père-fils. Mon père est trop renfermé et moi-même, je suis gêné d'aborder ce genre de conversation.
Mon père a toujours voulu nous protéger et ça n'est pas une mince affaire. Il a toujours essayé d'empêcher les gens de nous escroquer. Il s'est occupé de nos intérêts pour le mieux. Il a pu commettre quelques erreurs, mais son intention a toujours été de faire le mieux possible pour tous.
Il faut dire aussi que mon père a réussi un véritable tour de force dans la façon de traiter avec les gens du show-business. Nous sommes peu nombreux, parmi les artistes, à avoir quitté l'enfance en possédant autant de biens (argent, biens immobiliers, investissements). Il a su protéger ses intérêts et les nôtres. Aujourd'hui, je peux donc lui dire merci de ne pas avoir profité de nous comme certains parents le font, dans ce métier. Il y a des parents qui volent leurs enfants. Mon père n'a jamais fait cela, mais je ne le connais pas mieux pour autant. Ça me rend un peu triste, car il reste un mystère total pour moi, et il le restera sans doute.
Ce que j'ai reçu de mon père ne vient pas nécessairement de Dieu, même si la bible dit que l'on récolte ce que l'on a semé. Le message de papa est très clair : " Vous pouvez avoir le plus grand talent du monde, si vous ne le faites pas fructifier, il est perdu. "
Joe Jackson a toujours aimé la musique, autant que ma mère, mais il savait que le monde ne s'arrêtait pas aux limites de la maison Jackson. Je me souviens qu'au départ il avait un groupe, les Falcons, et qu'ils répétaient chez nous tous les week-ends. Papa conduisait une grue dans son usine, et avec ses collègues il sillonnait la région pour aller jouer dans les clubs de la ville et les collèges de Chicago et du nord de l'Indiana. Quand il y avait des répétitions à la maison, papa sortait sa guitare du placard où elle était enfermée, et il la branchait sur l'ampli, en bas dans le sous-sol. Tout le monde se mettait en place et la musique démarrait. Il adorait le rythm and blues et cette guitare était son bien le plus précieux. L'endroit où il enfermait sa guitare était un véritable sanctuaire. Bien entendu, nous n'avions pas le droit d'y toucher. Papa ne venait jamais aux réunions religieuses avec nous, mais lui et maman savaient que la musique était un bon moyen de maintenir la famille à l'abri, dans un quartier où les gosses étaient déjà organisés en gangs, toujours prêts à recruter les mômes de l'âge de mes frères. Les trois aînés se débrouillaient toujours pour être là quand les Falcons répétaient. Papa leur faisait croire qu'il leur accordait un grand privilège en les laissant assister aux répétitions, mais en réalité il voulait qu'ils soient là.
Tito ne perdait pas une miette de tout ce qui se passait. Il apprenait le saxophone à l'école, mais il n'avait pas les mains assez grandes pour jouer les thèmes et les accords que jouait mon père. C'était logique qu'il suive les traces de mon père car il lui ressemble comme deux gouttes d'eau. La ressemblance est devenue encore plus frappante au fil du temps. Toujours est-il que mon père décida que personne ne devait toucher à sa guitare en son absence. Interdiction absolue !
Du coup, Jackie, Tito, et Jermaine guettaient les allées et venues de maman dans la cuisine, pour " emprunter " la guitare. Ils faisaient attention de ne pas faire de bruit en ouvrant le placard, puis ils se réfugiaient dans notre chambre et mettaient la radio à fond pour pouvoir jouer sans être entendus. Tito faisait des effets de scène en plaçant la guitare au-dessus de son ventre. Jackie et Jermaine jouaient chacun leur tour, et ils apprenaient toutes les gammes qu'on leur enseignait à l'école. Ils s'amusaient aussi à jouer " Green Onions " que l'on entendait souvent à la radio.
À cette époque-là, j'étais assez grand pour me faufiler avec eux et les regarder si je leur promettais de ne pas " rapporter ".
Finalement, un jour maman les a surpris. Ils étaient très inquiets Elle les gronda, mais leur promit de ne rien dire à papa tant qu'ils seraient prudents. Elle savait que la guitare les empêchait d'aller traîner dans la rue avec les voyous, et que pendant ce temps-là ils évitaient les coups et les bagarres, aussi ne voulait-elle pas leur retirer ce qui justement les mettait en sécurité.
Bien sûr, ce qui devait arriver arriva, et un jour une corde de guitare s'est cassée. Panique pour mes frères ! Ils n'avaient pas le temps de la réparer et d'ailleurs ils ne savaient pas comment changer une corde de guitare. Ils remirent donc la guitare dans le placard avant que papa ne revienne, en espérant qu'il croirait que ça s'était fait tout seul. Mais papa n'était pas né de la dernière pluie, et il était furieux. Mes soeurs me conseillèrent de me faire tout petit et de me cacher. Papa cria après Tito, qui s'était réfugié sur son lit. Tito avait peur mais papa lui mit la guitare sous le nez en le regardant d'un air inquisiteur et dit : " Montre-moi ce que tu sais faire. "
Mon frère reprit ses esprits et lui fit une petite démonstration des trucs qu'il avait appris tout seul. Quand mon père vit que Tito savait jouer, il se douta bien que ce n'était pas la première fois qu'on lui empruntait sa guitare, mais que personne ne s'en était servi comme d'un jouet. La corde cassée n'était qu'un incident normal. C'est là que ma mère est intervenue pour plaider en notre faveur.
Elle parla du talent musical de ses fils, et à force de lui rabâcher que nous étions doués, mon père finit par les entendre. Et il [c=#ffbb00]aima ce qu'il entendait. A partir de ce moment-là, Tito, Jackie et Jermaine se mirent à répéter ensemble avec acharnement. Deux ans plus tard, alors que j'avais environ cinq ans, maman fit remarquer à papa que j'avais une belle voix et que je savais jouer des bongos. C'est comme ça que je suis devenu membre du groupe.